Les souvenirs d'un nouveau-né de 15 ans
Qu'elle est courte, la rue de mon enfance
Et si on comptait combien de choses fait l’homme pendant 15 ans de vie ? Combien
pèsent 15 ans pour celui qui a tout recommencé à zéro, dans une autre
partie du monde et sans l’aide « maternelle » de son pays de tous les jours,
reçue à la naissance, à la place d'un parc à moutons. Pour celui qui mise
uniquement sur ses propres ressources et sur une chance – loterie, les 15
ans représentent une vie entière.
Nous y voilà:
partir vers une destination inconnue, chassés par les créatures étranges qui
agitaient les matraques, terrifiés par leurs
commanditaires qui les avaient utilisés comme armes vivantes contre ceux qui
"pensaient". A peine quitté l’oreiller rempli de clous, tenant une valise à
la main gauche et l’enfant à ma droite, avec l’image de
mon père qui courait après la voiture déjà mise en route, avec un espoir caché qu’il
aurait pu, peut-être, nous embrasser une dernière fois, je jette un dernier
regard à la rue et à la maison de mon enfance. Je les laisse derrière comme si
rien n’était. Pourtant elles cachaient toute ma vie : mes copains, l’école du
coin de la rue, les fêtes en famille – une famille nombreuse qui comptait chaque
année un vieux de moins - mon premier amour que j’osais nommer ainsi parce que
le garçon me donnait chaque jour un petit cadeau venu de l'autre monde: une lamelle de gomme à mâcher,
que son père (chauffeur de tir) apportait de ses longs voyages à l'étranger …
La voiture a
viré – mon Dieu, combien ma rue est courte ! Me voilà les joues mouillées de
larmes et le cœur qui se débat comme un fou sous la blouse blanche, le nœud de
la gorge qui m’interdit de rompre le silence unique et majestueux qui accompagnait
notre séparation de tout ce qui avait de l’importance : pays, maison, les miens,
le moi et une partie de destin qui venait de se terminer. Les pas du sort, incertains,
mystérieux, où
nous conduiront-ils? Arriverons-nous, sains et saufs, vers une destination
quelconque ? Nous étions
les effrayés, les pleins de dégoût, les sans-espoir, les non opportunistes, ceux
auxquels on mentait comme à des imbéciles, nous
étions les briques vivantes d'une
révolution tuée, en route vers d’autres horizons pour y bâtir des cathédrales.
Une voix de nulle part me tenait la conscience éveillée : es-tu prête à donner
le moineaux frileux du parc à moutons pour l’aigle volant, qui t’invite à le
suivre ? Oui, je suis prête.
Nous sommes arrivés à Bruxelles le 21 juillet, les années
'90. Il était trois heures et demie. C'était un après-midi ensoleillé,
quand nous avons rejoint l'immense place, contournée de bâtiments majestueux et
silencieux. Nous cherchions un
policier pour guider nos premiers pas, surtout pour la nuit. Tout était désert,
pas un homme dans la rue, pas une voiture. C’est quoi ça ? Où sont les gens ?
Sur le tard, deux dames âgées, coquettement habillées, apparaissent dans le
coin. Nous nous dirigeons vers elles: "- Pourquoi les rues
sont-elles tellement désertes?" « - Comment, ne le savez-vous
pas?! C'est le 21 juillet, le jour anniversaire de la Belgique!"
C’est ça donc, le destin avait choisi pour notre entrée dans la nouvelle vie un
jour de fête et en plus, un jour ensoleillé, chose rare en Belgique. "-
Mais les gendarmes, où sont les gendarmes?" - insistâmes nous. "- Ah, c'est
ça... Eh bien, voyez-vous le café du coin? Vous y trouverez certainement au
moins un policier."
Elles avaient raison, nous y trouvâmes deux policiers, chacun une bière devant
lui.
Nous leur demandons où nous pourrions- dormir cette nuit-là. « - Allez, venez
boire un verre et casser la croûte avec nous ! – dit l’un d’entre eux. - Que diable ! C’est la fête
de la Belgique ! »
Autant d’amabilité nous n’en croyions pas nos yeux. Après des remerciements
chaleureux, nous leur expliquâmes que nous étions en voiture. "- Nous sommes
très pressés.
Il nous faut un abri pour la nuit..." Les gens ont vite compris et ils n’insistèrent plus. Ils sont sortis dans la rue
pour nous expliquer quel chemin suivre pour arriver au centre de service qui
s’occupait des immigrés.
Dans dix minutes nous y sommes. Deux hommes de la
gendarmerie de service nous prennent en charge. On nous pose des questions, comme
c’était normal et nous répondons pareillement. La confiance commence à circuler
entre nous comme l’odeur appétissant de sarmale. On nous donne tous les
détails nécessaires pour le premier abri de nuit.
Il est déjà huit heures. On sirote vite les derniers restes de cola et de glace
fondue depuis bien longtemps. Nous avons été traités humainement, pas la moindre
trace de préjugés. Les gens étaient bienveillants sans chercher la petite bête.
Ils nous conduisent vers la sortie. Leur regard plein de pitié s'arrête sur notre skoda, fatiguée et poussiéreuse (on
pouvait à peine deviner qu’elle était verte) ;
elle avait fait de vrais actes d’héroïsme pendant les 5 jours de route, avec un
nombre impressionnant de kilomètres à son actif.
C’était
toujours une chaleur torride, malgré le coucher de soleil tardif. Nous montons
dans la voiture en remerciant encore une fois ces braves gens pour leur
hospitalité. Nos premiers hôtes restent malheureusement anonymes. Mais le sort
voulait nous montrer d’avantage ce jour-là, tout à fait miraculeux. A
quelques mètres de la gendarmerie la voiture rend son âme. Les deux hommes qui
nous regardaient partir, s’étaient déjà aperçus que nous avions une pane de
caoutchouc.
Nous descendons de la bagnole et avançons vers les deux hommes qui courraient
déjà dans notre direction.
- Vous avez une pane de toute beauté ! On va résoudre ça. Avez-vous une roue
de réserve, je suppose - on nous dit.
Nous n’avions plus rien, car la roue de réserve nous l’avions déjà utilisée. Le
policier alla vite vers le hangar à côté d’où il apporta une mallette à outils.
Ils se sont retroussés les manches et ont travaillé à nos côtés. Dans une heure
la roue était prête et cette fois-ci nous sommes partis pour de bon.
J’aurais
voulu revoir ces hommes-là après le passage de la fièvre inhérente à toute
renaissance sur une terre nouvelle ; dans la grande confusion nous oubliâmes de
leur demander adresse ou téléphone ; nous avons négligé cet aspect humain
extrêmement important. Aujourd’hui encore nous pensons à certains gens que nous
avons croisés par hasard mais sans lesquels le pas suivant aurait été
impossible. Je me réfère à Joseph qui nous a amassés du milieu de la chaussée
quand nous avons eu encore une pane – de moteur cette fois. Il nous a conduits
chez lui – il était garagiste!- et a réparé notre voiture, pendant que sa femme
nous offrait un repas divin.
Et Irène et Didier qui nous ont offert des spaghettis chauds à leur table. Leurs
enfants sont grands maintenant et celui qui attendait de voir le jour a déjà 15
ans. Bonjour petit homme devenu grand ! Tu as des parents magnifiques !
C'est une
longue liste de laquelle certains noms ne peuvent pas manquer: Liliane,
Berthe, Jean-Marie, Rolande, Bernadette, et autres, beaucoup d'autres dont le geste
reste inoubliable, malgré l'ingratitude de notre mémoire qui efface leurs noms.
Nous étions entrés dans le monde miraculeux des comptes de fées, qui a continué
un bon bout de chemin. Chaque année, le 21 juillet, nous avons une pensée
reconnaissante pour ceux qui nous ont donnée une leçon de solidarité humaine.
Ceux qui ont fait du bien ont leur place d’honneur dans nos cœurs et dans le top
universel de l’humanisme. Quelqu’un, quelque part, tient rigoureusement la
comptabilité des bonnes actions. Et comme tout bon comptable, il paye
correctement.
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Je suis allée acheter le journal « Le Soir ». Sur le chemin de retour je suis entrée dans l’église Saint Maurice ; je savais que le matin il n’y avait personne. C’est comme ça que j’ai connu Jésus, quand pour la première fois j’ai prié avec mon âme. En fait je ne sais même pas si j’ai réellement prié ou si je lui avais demandé quelque chose. Il y avait seulement un cri étouffé et assourdissant à la fois ; c’était mon âme qui parlait ou qui pleurait. Ce fut la plus intense prière de ma vie, quand on n’a ni pensées, ni mots, ni désirs. J’étais quelqu’un qui pleurait aux pieds d’un Christ. Sur le tard, j’ai levé la tête vers Lui, en attendant qu’il descende son regard vers moi. Mais la statue énorme n’a pas bougé. Le Christ était toujours là, attristé sur sa croix, tout comme moi, sur la mienne. Il semblait impuissant et résigné face à son échec de ne pas pouvoir me donner un signe que j’aurais pu comprendre. Mais ce jour-là même il a répondu à mes prières d’une telle façon, qu’uniquement les miracles savaient le faire.
Cette après-midi-là, ma fille – qui faisait partie de la petite chorale des enfants – devait se rendre à l’église pour la fête de Sainte Cécile, la patronne de la musique. Le prêtre a commencé à prédiquer de l’Évangile de Mathieu. Il lisait d’une voix rauque et monotone. A un moment donné je ne l’ai plus entendu ; c’était quelqu’un d’autre qui parlait, qui me parlait : c’était Jésus qui disait d’une manière résolue :
« Quand le Fils de l’homme
viendra dans sa gloire et tous les anges avec lui, alors il siègera sur son
trône de gloire. Toutes les nations seront rassemblées devant lui ; ils séparera
les hommes les uns des autres, comme le berger sépare les brebis des chèvres ;
il placera les brebis à sa droite et les chèvres à sa gauche. Alors le Roi dira
à ceux qui sont à sa droite : - Venez, les brebis de mon Père, recevez en
héritage le royaume préparé pour vous depuis la création du monde. Car j’avais
faim et vous m’avez donné à manger ; j’avais soif et vous m’avez donné à boire ;
j’étais un étranger et vous m’avez accueilli ; j’étais nu et vous m’avez
habillé ; j’étais malade et vous m’avez visité ; j’étais en prison et vous êtes
venus jusqu’à moi.
Alors les justes lui répondront :
- Seigneur, quand avons-nous fait tout ça ?
Et le Roi leur répondra :
- Amen, je
vous le dis, chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces petits, qui sont mes
frères, c’est à Moi que vous l’avez fait."
Tout à coup, dans l’église gelée par la pluie de novembre la chaleur arriva. Une
lumière puissante a fait revivre les vitraux, malgré le soleil absent. Ce
n’était pas pour la première fois que je venais dans cette église. J’avais encore
essayé un dimanche matin, à une messe, mais l’atmosphère était glaciale. C'était
pendant la traversée du désert. J'avais besoin de Lui et je ne le trouvais pas
au milieu de la foule. Alors
j’avais pris la décision de venir prier quand l’église était vide. Mais ce soir
de Sainte Cécile, Jésus a pris ma main et m’a réconciliée avec les gens. « L’hymne
à la joie » qui a clôturé le récital d’exception de la chorale avait
atteint son but.
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