De la nuit
De la nuit de l’éternel oubli
Dans lequel tout s’écoule,
Douces caresses de notre vie,
Rayons de crépuscule,
D’où plus rien ne pénétra
De tout ce qui a disparu –
Je ne voudrais qu’une seule fois
Que tu t’élèves vers moi.
Et si les yeux que j’ai aimés
Seront vide et poussière,
Ils me regarderont enchantés
De leurs éteintes lumières.
Et si la voix tant adorée
Ne dira un seul mot,
Je comprendrais d’être appelé
D’au delà du tombeau.
(18/24 février 1884)
|
Le soir sur la colline
Le soir sur la colline
tristement sone le buccin, Les troupeaux
montent, les étoiles luisent en chemin.
Pleurent les eaux, claires surgissant des fontaines ;
Sous un acacia, tu m’attends, rêveuse sur la plaine.
La lune dans le ciel passe tellement sainte
et claire,
Tes grands yeux interrogent les feuilles vides de lumière,
Les étoiles naissent humides sur le ciel bleu divin,
Ton âme d’amour, ton front des pensées est trop plein.
Les nuages coulent, des rayons leur
déchiquettent la sève,
De vieux auvents les maisons vers la lune élèvent,
Grince dans le vent un chadouf de fontaine endormie,
La vallée est fumée, des flûtes murmurent dans la bergerie.
Et fatigués, des hommes aux faux sur leur dos
courbé
Arrivent du champ ; le glas de bois commence à sonner,
La vieille cloche remplit de musique la soirée,
Mon âme brûle dans l’amour comme une souche enflammée.
Bientôt la vallée, le village et les gens se
tairont ;
Bientôt mes pas si pressés, vers toi, dans la nuit glisseront ;
Auprès de l’acacia resterons-nous la nuit entière,
Des heures et des heures je te dirai combien tu m’es chère.
L’une contre l’autre nos têtes s’appuieront
sans un mot
Et en souriant, nous nous endormirons sous le haut
Vieil acacia. – Pour une nuit tellement riche de mystères,
Qui ne donnerait pas toute sa vie entière ?
( 1 juillet 1885)
|
Solitude
Assis à ma petite table,
Avec les rideaux tirés,
Le feu clignotant dans l’âtre,
Je plonge triste dans mes pensées.
Des
nuées de souvenirs,
Illusions en éventail,
Stridulent comme des cigales,
Entre les vieilles, noires murailles.
Ou
tombent lourdes, tendres, douces
Et s’écrasent dans l’âme triste,
Comme dégouline la cire
Aux pieds d’une statue du Christ.
Les
encoignures de la chambre
Tissées en toile d’araignée
Parmi des amas de livres
Cachent des souris affamées.
De
cette douce paix j’élève
Le regard vers le grenier
Et j’entends comme elles grignotent
Couvertures de livres épais.
Oh,
combien de fois ai-je voulu
Pendre la lyre au clou
Mettre fin à mes poèmes,
Trouver au désert, le bout ;
Mais
alors, souris et cigales,
De leur pas léger, petit,
Ramènent la mélancolie
Et elle se fait poésie.
Parfois… très rarement, sur le tard,
Le cœur saute de la poitrine
Quand j’entends grincer la clenche
Sous une main petite et fine…
C’est Elle. La pièce déserte me semble
Tout d’un coup, immense et pleine,
Au seuil noir de ma vie, elle est
Une icône à voix sereine.
Et
j’en veux au temps qui passe
Et au train-train de demain,
Car je reste avec ma chère
Bouche à bouche, mais dans la main.
(1 mars 1878)
|
A mes critiques
Y a beaucoup de fleurs, mais peu
Porteront des fruits au monde,
Toutes forcent la porte du jeu
Mais nombreuses tombent, moribondes.
C'est facile d'écrire des vers
Quand on n'a rien à dire
Et les mots tombent de travers
Habillés en rimes de cire.
Mais quand l'âme est tourmentée
Par des passions nombreuses
Dont les voix vives, ta pensée
Les écoute toutes, rêveuse,
Comme les fleurs à peine fleuries
Frappent aux portes de la pensée.
Toutes veulent une place dans ce monde
Veulent des habits pour parler.
Pour tes propres passions,
Pour ta propre vie, hélas,
Où tu as au lieu de juges
Intolérants yeux de glace,
Il paraît que sur ta tête
Tombe le ciel et les étoiles
Où trouveras-tu le mot
Qui dit vrai et se dévoile?
Critiques, vous, vous fleurs stériles,
Qui n'avez pas porté des fruits -
Écrire des vers c'est facile
Quand de rien sont pleins vos dits.
(1883 - décembre)
|
|
Prière
(fragment)
Notre reine, notre mère
sainte,
Nous te prions à genoux
Élève-nous, délivre-nous
De cette vague qui nous
hante;
Sois bouclier de réconfort
Et mur de délivrance
Descends vers nous, vêtue
d’aurore,
Oh, mère très pure comme
l’enfance!
Aide-nous maintenant qu’on
soit bénis!
Éternellement vierge,
Marie!
|